Cercle Inter Universitaire
 

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Lundi 23 Novembre 2015

 Conférences

 Professeur Pierre-Marie Lledo

Le cerveau humain sur « les chemins de la liberté » >>>

Professeur Jean-Didier Vincent de l’Institut

Le « Trans humanisme »  >>>

 

 

A 48 ans, Pierre-Marie Lledo, est sans nul doute l’un des plus brillants chercheurs de sa génération. Grand Prix de l’Académie de médecine en 2006, Grand Prix de l’Académie des sciences en 2007, il enseigne à Harvard, et est directeur de recherches au CNRS. Il dirige l’unité Perception et Mémoire à l’Institut Pasteur, dont il est également vice-président du conseil scientifique et directeur de l’enseignement.

A l’Institut Pasteur, le neurobiologiste a révélé les pouvoirs d’autoréparation du cerveau, faisant ainsi franchir un pas capital à la science, notamment dans la thérapie des maladies neurodégénératives.

Nous l’avons toujours entendu dire : les neurones de notre cerveau sont en nombre limité, ils ne se renouvellent pas, et à partir de l’âge adulte nous en perdons chaque jour, irrémédiablement, des quantités. Nous croyons encore presque tous qu’il en est ainsi, car tel fut, durant des décennies, le dogme scientifique. Aujourd’hui, voilà une connaissance périmée.

On sait à présent que nos neurones peuvent se régénérer – et que de nouveaux peuvent constamment apparaître. Cette découverte […] ouvre des perspectives thérapeutiques étonnantes. A 48 ans, son auteur, Pierre-Marie Lledo, est sans nul doute l’un des plus brillants chercheurs de sa génération.

Grand Prix de l’Académie de médecine en 2006, Grand Prix de l’Académie des sciences en 2007, le neurobiologiste, qui enseigne aussi à Harvard, est directeur de recherches au CNRS. Il dirige l’unité Perception et Mémoire à l’Institut Pasteur, dont il est également vice-président du conseil scientifique et directeur de l’enseignement. C’est bien un homme submergé de charges, de projets et de rêves, carburant décisif selon lui, qui nous reçoit. Si nous souhaitons le rencontrer, c’est en raison de l’importance de ses différentes découvertes qui s’échelonnent depuis 2003. Leurs conséquences sur notre compréhension du fonctionnement du cerveau et de l’humain dans son environnement sont capitales. Découvrons, pas à pas et en termes simplifiés, les différentes étapes de ses recherches.

Tout commence par le nez. Chacun sait que la mémoire des odeurs est très particulière : un parfum, une senteur quelconque que nous n’avons pas respirés depuis l’enfance peuvent soudain nous frapper intensément, faire revenir des pans entiers de souvenirs perdus. Comment se maintient ce souvenir des odeurs ? Quelles sont les particularités des mécanismes neuronaux de l’odorat ? Voilà ce que le chercheur et son équipe ont voulu explorer : « […] Nous avons découvert que cette qualité de la mémoire olfactive était due à l’arrivée en permanence de nouveaux neurones vers le cortex olfactif », nous explique Pierre-Marie Lledo.

2003 : le chercheur et son équipe parviennent à démontrer que des cellules souches de type glial sont produites au cœur du cerveau adulte. […] Elles se dirigent vers le bulbe olfactif et se révèlent capables de fabriquer de véritables neurones, eux-mêmes capables d’intégrer des réseaux cellulaires existants et d’y établir de nouvelles connexions.

Cette découverte de cellules souches dans le cerveau adulte signe la fin d’un dogme jusque-là bien installé. En mettant en lumière le phénomène de la neurogénèse, on comprend que le cerveau adulte a la possibilité de s’adapter aux changements qui surviennent au cours de la vie.

2004 : il apparaît que les neurones neufs ne vont pas n’importe où, mais sont « pilotés » […] par une molécule spéciale. L’équipe de Pierre-Marie Lledo, avec l’équipe allemande du professeur Schachner de l’université de Hambourg, identifie une clé sécrétée par le bulbe olfactif, la tenascine, chargée d’attirer et de guider ces neurones nouveau-nés de leur zone germinative vers le bulbe olfactif où ils se transforment définitivement en véritables neurones.

2008 : la possibilité d’utiliser cette molécule-pilote pour emmener des neurones neufs sur des zones cérébrales à réparer ouvre des perspectives thérapeutiques inédites. L’équipe de Lledo, associée à celle de Pierre Charneau, à Pasteur, trouve en effet le moyen de faire dévier ces neurones pour les faire aller vers des zones lésées. Ouvrant la voie à de possibles thérapies des différentes pathologies neurodégénératives comme la maladie de Parkinson ou la chorée de Huntington.

En outre, ils observent deux phénomènes intéressants et concomitants : la fabrication de nouveaux neurones dans le cerveau s’accélère et s’intensifie en quantité lors de lésions ayant entraîné la perte du sens olfactif, ce qui confirme bien cette capacité auto réparatrice du cerveau. Et, a contrario, lorsque des neurones se révèlent inutiles pour conserver une information, par exemple olfactive, ils sont naturellement détruits.

C’est donc bien à une mutation de la connaissance qu’on assiste ici. Un chapitre se clôt, celui du cerveau fixe, ou en déficit croissant de neurones. Un autre chapitre s’ouvre, celui du cerveau auto régénérant. Pierre-Marie Lledo l’explique : « On est dans la science en action. On est parvenu à montrer que ce dogme central de la neurobiologie qui voulait que les neurones ne puissent être remplacés, parce que le cerveau doit conserver de l’information en permanence, ne tient plus. On ne comprenait pas comment nous sommes capables de conserver de l’information tout au long de notre vie, alors que certains de ces neurones, qui conservent l’information, ont une durée de vie limitée et sont remplacés par des nouveaux. […] Mon travail a permis de découvrir cette fontaine de jouvence produisant de nouveaux neurones qui arrivent en permanence dans le cerveau. […] On se rend compte que le cerveau adulte est en perpétuel chantier. »

Ce perpétuel chantier pourrait-il se transformer en régénération perpétuelle ? La fontaine de jouvence aurait-elle les moyens de prodiguer indéfiniment des neurones neufs, et donc une vie cérébrale sans fin ? « Dès l’instant où on laisse une souche, cette souche devient comme la souche d’un arbre : elle a le potentiel de fournir toutes les cellules nécessaires à l’organe dans lequel elles sont placées. Il n’y a pas de raison, en théorie, que ce système s’arrête. […] »

Pareil changement de perspective engendre des conséquences sur plusieurs registres. Sur le plan philosophique, les découvertes de Pierre-Marie Lledo suscitent bien des interrogations sur l’identité de l’humain : si notre cerveau pouvait se régénérer indéfiniment, ne serait-ce pas, à terme, une remise en question radicale de notre finitude ? En fait, le chercheur ne s’engage pas sur ce terrain, qu’il juge sans doute prématuré. Il insiste plutôt sur la méthode, les modèles nouveaux, mais aussi sur le caractère encore très limité de nos connaissances.

En ce qui concerne la méthode […], Pierre-Marie Lledo évoque les « métissages inédits » indispensables à organiser entre neurologie, psychologie et sciences cognitives et les sciences humaines pour mieux comprendre les fondements biologiques du processus d’individuation d’un être tout au long de sa vie, toujours en chantier

. Avec comme première conséquence la réfutation définitive d’une représentation de la pensée comme « substance » sécrétée par le cerveau, alors qu’elle est le produit du jeu permanent entre l’individu et son milieu. Avec, surtout, sur le versant positif, la constitution d’un nouveau modèle du fonctionnement cérébral : « On sait dorénavant que le fonctionnement cérébral est plutôt géré par des lois de statistiques et de probabilité. Il n’y a pas du tout d’équilibre. Aucun système n’arrive jamais à l’équilibre. Tout est géré par des probabilités. On est donc obligé de repenser le cerveau comme un organe où, de ces lois de probabilité, va naître ce qu’on appelle des propriétés émergentes. C’est-à-dire que l + l vont faire 4 plutôt que 2. »

Notre interlocuteur insiste sur cette recherche permanente d’un point d’équilibre, toujours à réévaluer, auquel le cerveau est confronté. Il a donné un nom à cette situation, la « flexstabilité » : sans cesse, notre cerveau navigue de façon contradictoire entre besoin de diversité, d’invention, de renouvellement et non moins nécessaire recherche et consolidation d’une stabilité, d’une indispensable habitude. Deux modalités à négocier, à réguler en permanence. Résultat : quand la balance penche excessivement d’un seul côté, l’ennui et la souffrance deviennent des moyens pour le cerveau de perturber une trop grande stabilité. De même que des phénomènes comme l’addiction ou l’obésité signalent un équilibre perturbé par trop de nouveauté : « L’ennui, c’est l’adaptation de tous les circuits. Dès que le cerveau cesse de lutter, et notamment contre l’ennui, les pathologies, les troubles de la dépression s’installent. La meilleure façon de traiter les animaux de notre laboratoire, c’est de les replacer dans un univers enrichi, qu’ils se retrouvent dans une sphère sensorielle qu’on ne peut pas prédire, qui est faite de nouveauté.

Et l’anticipation se révèle la deuxième fonction essentielle du cerveau. C’est une machine à prédire. Le cerveau de l’homme est toujours à n et quelques mois du jour où… On est donc dans la prédiction. Par ce moyen, on échappe à toutes les maladies neurodégénératives. Ces maladies pourraient n’être que le reflet d’un schéma de routine. Certaines susceptibilités génétiques entrent aussi en jeu, mais le contexte est certainement un facteur prépondérant. »

Reste à savoir si ces particularités du cerveau valent seulement pour le cerveau humain ou s’inscrivent plutôt dans une continuité entre animaux et humains : « Pour un expert du fonctionnement cérébral et des fonctions cognitives, il n’y a plus du tout de rupture épistémologique entre l’homme et les autres animaux. On est en train de le découvrir même à propos de l’empathie et de toutes ces valeurs humaines. L’empathie, les fameux neurones-miroirs, on les retrouve aussi. En tout cas, moi je le vois comme un continuum.

S’il y a singularité de l’homme, c’est dans l’organisation. Dans l’organisation du cerveau, certainement. A un moment donné, l’Homo sapiens a été capable de se projeter et de réfléchir, en tant qu’individu ou en tant qu’organisme, dans le collectif. Et ça, c’est le propre de l’être humain : avoir cette projection du soi, d’abord, puis de la collectivité, et enfin de l’axe du temps. Une des caractéristiques du fonctionnement humain, c’est toujours la projection, la projection dans le futur. »

Malgré l’importance et la nouveauté de ses découvertes, Pierre-Marie Lledo insiste sur le caractère restreint de nos savoirs : « Je pense qu’on ne sait pas grand-chose. Cinq pour cent, tout au plus. En réalité, il y a beaucoup de leurres. L’imagerie cérébrale, par exemple, permet de mettre un cerveau, une tête dans une machine, de questionner la personne et d’observer des corrélats anatomiques. Mais la phrénologie l’avait déjà fait au tournant du xixe siècle : on en concluait qu’on avait la bosse des maths, le crâne d’un voleur, etc. Aujourd’hui, on n’a pas beaucoup plus avancé. On est juste capable de localiser dans des territoires précis des activités de neurones et d’établir une corrélation entre un circuit actif et une décision ou une pensée.

Mais le problème, c’est que ce sont des paramètres qui vont s’inscrire dans un temps qui n’est pas compatible avec celui du fonctionnement cérébral. Ces images-là ne sont que des instants arrêtés et répétés, des moyennes. Donc, quand on vous désigne sur une carte : “Là, c’est le circuit de l’émotion”, il ne faut pas oublier que c’est une moyenne faite sur peut-être quarante expositions et que le cerveau ne travaille pas avec des moyennes. Et que peut-être ce qui est significatif est ce qui devient inconscient, par exemple. »

Cette vive critique des recherches fondées sur l’imagerie cérébrale n’est pas partagée par tous les neuroscientifiques, on s’en doute.

Jean-Didier Vincent, neurobiologiste, membre de l'Académie de Médecine et de l'Académie des Sciences, auteur de «Le cerveau sur mesure» (avec Pierre-Marie Lledo, chez Odile Jacob)..

"L'espèce humaine ne peut durer que si elle demeure mortelle"

Il y a de tout chez les transhumanistes qui nous préparent une société de cyborgs, observe le neurobiologiste Jean-Didier Vincent : quelques génies illuminés, des scientifiques de très haut niveau, et une collection incalculable d'imbéciles. Pour le meilleur et le pire des mondes...

Qu'est-ce qui vous a pris d'écrire une nouvelle Apocalypse ?

Jean-Didier Vincent - Je n'ai rien fait d'autre qu'un voyage dans le futur de l'homme, et si j'ai effectivement pensé à l'Apocalypse, ce ne sera pas pour autant un texte sacré. J'ai eu envie de voir ce qu'il y avait dans le ventre de ces gens qu'on appelle les « transhumanistes ». Ce sont des idéologues qui visent au dépassement de l'espèce humaine, qu'ils considèrent comme imparfaite, par une cyberhumanité. Leur rêve est celui de l'immortalité pour une créature, produit du génie de l'homme. Le monde actuel est entré dans une zone de fortes turbulences, nous détenons une puissance de feu capable de transformer la Terre en confettis radio- actifs, l'homme est en passe de bricoler son ADN, mais comme nous ne pouvons remonter la grande horloge biologique du vivant, la tentation est grande du passage en force technologique.

Avant l'avènement du posthumain, nous voici donc arrivés dans une phase de transition, celle du transhumanisme. Elle répond en quelque sorte aux préoccupations apocalyptiques anciennes où l'homme, dépassant la créature réagissant aux misères qui lui sont infligées par son créateur, ne compte plus que sur lui-même et sur les technologies qu'il a su développer pour faire face à la grande crise qui frappe l'ensemble de la biosphère. Les transhumanistes ne sont pas une secte, mais un groupe de pression qui utilise pour ses desseins le concept de convergence des nouvelles technologies : les NBIC : nanotechnologies (N), biotechnologies (B), informatique (I) et sciences cognitives (C). En faisant converger sur des projets communs les moyens théoriques et techniques de ces quatre champs disciplinaires, on espère obtenir des résultats supérieurs à la somme de ceux obtenus par chacun d'eux isolément. On peut aussi s'attendre à l'émergence d'observations inattendues. Pour vous faire appréhender ce qu'est la convergence, j'utiliserai cette métaphore peut-être un peu violente : vous faites collaborer un forgeron avec un menuisier et ils vous construisent une croix pour crucifier le Christ...

Où sont les transhumanistes et comment travaillent-ils ?

Leur mouvement est fortement implanté aux Etats-Unis, il a essaimé en Europe, notamment au Royaume-Uni et en Allemagne. Nous n'en avons qu'un faible contingent en France. Leur « pape » est un Suédois, professeur à Oxford, Nick Bostrom. Il est loin de m'avoir fasciné. En revanche, j'ai rencontré dans la Silicon Valley (que j'appelle la « vallée de la poudre »), pas mal de beaux esprits ainsi qu'une collection d'originaux. Leur projet d' « humains augmentés » remet en cause la définition traditionnelle de la médecine fondée depuis Francis Bacon sur la réparation du corps et le soulagement de la souffrance. Le transhumanisme aspire non seulement à empêcher l'homme d'être malade, mais à le rendre « incassable ». Ainsi, par exemple, l'informatique associée à la biologie moléculaire aboutit à la bio-informatique, qui permet de décrypter les génomes et les lois de la vie avec une acuité, une pertinence, et une efficacité prodigieuses - l'exponentiel étant le mot clé ! Les sciences cognitives, quant à elles, permettent de modifier le cerveau, avec notamment les implants. La seule barrière de communication entre le cerveau et la machine demeure nos sens, avec leurs organes récepteurs qui servent d'intermédiaires. Si ces derniers sont absents par la naissance ou par la maladie, ils peuvent être remplacés par des appareils électroniques implantés directement au contact des voies sensorielles à l'intérieur du cerveau. Voici venu le temps des cyborgs ! Cet ensemble va donner des pouvoirs dont le premier bénéficiaire est d'ores et déjà l'armée américaine, avec la Darpa (Defense Advanced Research Projects Agency), principale source de subventions de ces recherches. Ainsi se dessine le projet d'un nouvel humain, pas tout à fait encore homo novus, mais sapiens sapiens augmenté, non plus dans le cadre de la natura naturans de Descartes, mais dans celui du per artem artefact. L'augmentation des capacités permettant en toute logique l'augmentation de la vie dans ses fonctions et sa durée.

Vous avez parlé d'immortalité pour une créature, produit du génie de l'homme...

Ce qui ne signifie nullement l'immortalité de l'homme lui-même. «La vie c'est la mort, la mort c'est la vie», disait Claude Bernard - et il n'y a pas de processus de vivant sans processus de mort associé. Grâce à la biologie moléculaire, aux nanotechnologies, aux neurotechnologies, la durée de la vie sera prolongée. Sans être du domaine quantique (une réalité abstraite), la nouvelle matière intermédiaire inaccessible au visible, créée par les nanotechnologies, permettra d'intervenir sur la santé en touchant des cibles à l'intérieur du corps. On pourra entrer dans la cellule malade et, par exemple pour les cancers, appliquer des thérapeutiques auxquelles on ne pouvait pas soupçonner d'avoir un jour accès. Certains produits commencent déjà à bénéficier de ces découvertes. Sous forme nanométrique, au milliardième de millimètre, la matière prend des propriétés extraordinaires. C'est ainsi que l'or, métal impassible, change de couleur sous forme de nanoparticules. Quand il rougit, il devient toxique et attaque l'oxygène. C'est surtout à partir du carbone que l'on obtient des matières exceptionnelles, par exemple pour des fils destinés aux ascenseurs spatiaux, dont la résistance sera 1 000 fois supérieure à celle d'un métal de même dimension. Mêlez à cette révolution technologique les progrès de la biotechnologie, et nous deviendrons de nouveaux humains. Le clonage permettra le triage d'embryons, l'élimination comme l'ajout de certains gènes ; on fera même des Frankenstein réussis - des chimères, au strict sens du mot.

Avec quelles conséquences ?

Sans même évoquer les questions d'éthique, auxquelles il serait bon de réfléchir en amont, les conséquences sur le plan social risquent d'être particulièrement destructrices. Le sexe n'ayant plus d'importance, que restera-t-il de nos amours ? Complètement séparés de la reproduction, que vont devenir le désir, l'érotisme - la culture elle-même qui est toujours, peu ou prou, sexuelle ? Il faudra enterrer solennellement le Dr Freud ! Epicure dit que l'âme est le cri de la chair, mais justement, il faut que la chair souffre, qu'elle jouisse, qu'elle éprouve de l'affect, qui est le fondement de l'humain. Nous sommes des êtres duels. Le jour où l'on parviendra à provoquer le plaisir par la libération d'ocytocine dans le cerveau, autrement dit provoquer un orgasme artificiel avec une puce implantée dans la région ad hoc du cerveau, qu'adviendra-t-il d'une société devenue exclusivement onaniste ? Où sera le souci de la descendance ? Quelle sera cette société sans amour, douée de raison et de multiples qualités sélectionnées pour construire les humains ?

Une société efficace... c'est presque tentant! Quand y sera-t-on ?

On ne le sait heureusement pas. Dans la perspective d'une humanité augmentée, « mort à la mort » n'en demeure pas moins un programme de recherche réalisable. Il suffira de neutraliser les ensembles génétiques qui causent notre perte, et le suicide ou l'accident sera le seul moyen de remplir les cimetières. Nous serons donc cassable mais non mortels, tout comme ces services de vaisselle hérités des grands-parents qui finissent par être détruits avant d'être usés. Clonage et « amortalité » seront réservés aux puissants, la reproduction demeurant la spécialité des humbles. Mais si la possibilité de ne pas mourir est offerte à tous, pauvres et riches, alors, selon la loi de l'offre et la demande, le coût de la mort deviendra exorbitant : offrez la vie éternelle, la mort deviendra précieuse. Au cours de mon voyage en transhumanie, j'ai rencontré un prophète et grand mathématicien nommé Eliezer Yudkowsky, qui ne désespère pas de créer des algorithmes grâce auxquels on pourra introduire dans les cerveaux de la pensée nouvelle et des capacités de conceptualisation, pour l'heure inimaginables. Penser l'impensable ! Mais que sera l'impensable dès lors que nous n'aurons plus l'angoisse de la mort et de l'au-delà, sur quoi se construit la métaphysique ? Frustrés à l'origine, frustrés à l'arrivée ! Nous serons conçus par l'opération du Saint-Esprit (si ce n'est qu'il n'y a plus d'esprit), sans plus avoir à s'en soucier puisque nous serons immortels. C'est trop beau pour être vrai, et proprement inconcevable.

Oui, si l'on s'en tient à l'imbrication de la vie et de la mort selon Claude Bernard, mais ce principe ne risque-t-il pas un jour d'être techniquement obsolète ?

 Est-ce fantasmer de penser que l'espèce humaine ne peut durer que si elle demeure mortelle ? La mort supprimée reviendrait à sa négation. Sans même évoquer les problèmes matériels que poserait l'immortalité : asphyxie numérique, survie alimentaire, anémie spirituelle en cas de numerus clausus - sans compter l'ennui ! -, j'oppose à la mort une virtuelle immortalité, celle de la « communion des saints » : vous n'êtes immortel que dans la mesure de l'amour du prochain que vous avez semé autour de vous, lequel vous gardera dans la mémoire du vivant. Que signifie la longévité des patriarches ? Mathusalem, un peu plus de 900 ans, Enoch un peu moins de 400 ans, ou bien encore Abraham, 175 ans, alors qu'il y eut peut-être cinquante Mathusalem, trente Enoch, dix Abraham qui se succédèrent. Ce qui apparaît comme un mythe relève de la communion des saints : Abraham, passé dans un autre Abraham, etc. C'est ainsi que l'humanité évolue, conservant ses propres traces dans l'inconscient collectif, pour reprendre une expression qui sent un peu la psychanalyse. J'espère bien qu'un peu de moi survivra dans d'autres qui m'auront entendu, que j'aurai aimés et qui m'auront aimé.

Augmentons donc la vie de l'homme, supprimons tous ses handicaps, notamment ceux de la vieillesse odieuse, souvent reléguée dans les hospices, cela ne peut qu'améliorer la bonté de l'homme. Vaincre cette forme de pré-mort est la vraie victoire. Mais si nous n'aspirons qu'à la valeur existentielle d'une vaisselle de famille, cette immortalité-là ne me séduit guère. Sans compter que le transhumanisme est une idéologie porteuse d'espérances douteuses...

Que voulez-vous dire ?

En matière militaire, un seul soldat serait capable de détruire une population ennemie. Question d'équipement : avec sa smartdust (poussière communicante électronique), son exosquelette, son corps autoréparable, des nanobots (robots nanométriques) capables d'envahir l'adversaire sans qu'il s'en rende compte, des drones et des chars d'assaut pilotés par la pensée... La quatrième technologie, celle du cerveau, traite de l'interface cerveau-machine : si vous perdez un bras, il sera remplacé par un exobras mécanique autorégulé. Pour vous en servir, vos ordres seront envoyés à partir des données enregistrées par des électrodes dans votre cerveau et transmis par voie de communication d'ordinateurs.

Une part de cette science demeure donc hautement positive. L'homme ne risque-t-il pas d'être dépassé par sa création ?

C'est pourquoi il est essentiel que des progrès non technologiques s'accomplissent parallèlement dans l'humain. L'homme est de tous les animaux celui qui ne peut pas vivre seul. Il a besoin de l'homme, c'est inscrit dans sa physiologie. L'autre lui est nécessaire pour apprendre à parler, communiquer, vivre. Il est en même temps unique : pas un individu ne ressemble intégralement à un autre. Mais le transhumanisme risque de nous induire en tentation d'une plus grande uniformité, qui nous ferait régresser au monde des abeilles. Quelques individus aux supercapacités pourraient prendre le pouvoir, comme dans les fictions d'Orwell et plus exactement d'Huxley, qui a parfaitement pressenti le phénomène dans Le Meilleur des mondes. D'où le souci de l'entraide : l'attention à l'autre, telle est la morale des anarchistes. D'où, également, la nécessité de retrouver une organisation de société fonctionnant plutôt sur le mode local, utilisant les grandes technologies de la communication pour établir des liens entre les groupes, tout en permettant d'intégrer les individus. Dès lors que nous ne réinventerons pas l'économie - non plus que ce dont nous sommes morts, c'est-à-dire la dangereuse virtualité du capital, qui permet de faire n'importe quoi -, nous reviendrons au contact du réel pour reconstruire des sociétés fondées sur la communion entre les humains. On voit resurgir ici le philosophe anarchiste. Vous avez pointé le bout de l'oreille en évoquant la morale...

Que voulez-vous, je ne peux m'empêcher de prêcher l'amour entre les hommes. Je suis un athée absolu en même temps qu'un chrétien irrécupérable. Cette religion qui tourne radicalement le dos au Dieu de L'Ancien Testament est fondée sur l'incarnation. Dieu est homme. C'est nous. Avec ce message essentiel : aimez-vous les uns les autres, qui est aussi celui des anarchistes. Pas les poseurs de bombes, comme les terroristes russes avec leur goût du néant, mais des penseurs comme Kropotkine, ou Elisée Reclus, l'anarchie pour eux étant la forme supérieure de l'ordre, qui s'établit dès l'instant où l'amour règne dans un groupe humain. Pour autant, vous nous parlez ici d'une société virtuelle...

Mais c'est la société actuelle qui est virtuelle, on le voit chaque jour avec la crise financière ! La société future reposera quant à elle sur la technologie, inscrite dans une matérialité. Si l'on suit le principe qui veut que l'on ne connaisse que ce que l'on a fabriqué, l'Apocalypse n'est pas promesse de malheur, mais d'une nouvelle Jérusalem. Le mot qui signifie « révélation » dévoile à la fois la méchanceté du monde et les risques qu'il court. Les transhumanistes sont donc à prendre comme des sortes d'éclaireurs, dont on appréciera les idées avec circonspection. Il ne faut pas les laisser sur le côté, ne serait-ce que pour ne pas les laisser faire n'importe quoi. Parmi eux, on trouve une collection incalculable d'imbéciles, et quelques génies illuminés. Ils ne peuvent être nuisibles que dans la mesure où ils sont un groupe de pression. A contrôler ! Sachant que les pires transhumanistes sont malheureusement les militaires - et certains médecins qui, quelquefois, ne valent pas plus cher.

« Bienvenue en Transhumanie. Sur l'homme de demain », par Geneviève Ferone et Jean-Didier Vincent, Grasset, 288p, 17,50€.

A 19 h 30 Accueil et Apéritif Fraternel

Pendant l’Apéritif : Dédicace par Marie-Christine Mahéas de son livre
 « Mixité : quand les hommes s’engagent »

Résumé

Vous vous demandez ce que vous avez à gagner à davantage de mixité ? Vous hésitez à vous exprimer sur le sujet ? Vous vous interrogez sur la meilleure manière d'encourager les autres hommes à s'engager pour la mixité ? Vous voulez être acteur d'une transformation majeure ? La mixité, les hommes s'engagent : parce que les hommes ont beaucoup à y gagner ! Dans sa vie perso ou dans sa vie pro, le manager moderne peut tirer des bénéfices réels d'un leadership plus mixte. Les patrons le disent : la mixité est un outil de performance et d'avantage concurrentiel et les aspirations des hommes à se réaliser aussi en dehors de l'entreprise trouvent une solution dans l'émergence d'un nouvel équilibre hommes/femmes. Cet ouvrage propose de clarifier le "business case" de la mixité, de comprendre ce que les hommes ont à y gagner, d'acquérir les bases nécessaires pour s'exprimer sereinement sur le sujet et de découvrir comment encourager les hommes à s'engager. 12 patrons expliquent pourquoi ils se sont personnellement engagés.

Cet ouvrage aidera les hommes - et les femmes - à mieux comprendre les piliers de l'identité masculine et les enjeux de la mixité du point de vue des hommes. 11 souhaite ainsi rééquilibrer un débat trop souvent confiné aux femmes, au politiquement correct ou au respect de lois perçues comme une contrainte de plus.

Ont collaboré à cet ouvrage : Marie-Christine Mahéas, Jérôme Ballarin, Armelle Carminati, Laurent Depond, Sandrine Devillard, François Fatoux, Antoine de Gabrielli, Alexandre Jost, Cécile Kossoff, Margaret Milan, Kunal Modi, Jean-Michel Monnot, Marie-Claude Peyrache, Valérie Rocoplan, Patrick Scharmtzky, Catherine Vidal, Avivah Wittenberg-Cox. Les patrons engagés : Henri de Castries, Carlos Ghosn, Gérald Karsenti, Michel Landel, Noël Le Graët, Christophe de Margerie, Gianmarco Monsellato, Frédéric Oudéa, Guillaume Pepy, François Pérol, Franck Riboud, Stéphane Richard. Préface de Michel Landel Les FF et SS qui désirent cet ouvrage pourront se le procurer sur place. Prix 20 €

A 20 heures Dîner-Débat

Une initiation universaliste aux cultures et aux valeurs sociétales, scientifiques et ethiques

Pour tout renseignement, Pierre Chastanier (Président), 5 avenue de Messine, Paris 8ème