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Lutter contre l’assèchement climatique est « la » priorité !

Par Patrice Hernu

Avertissement
Ce texte n’est pas l’exposé produit pour la CIU. Un second texte viendra donc compléter celui-ci qui représente plutôt une de mes propres contributions au débat, la seconde concerne la régulation que j’estime pourtant nécessaire du CO2 émis : tel est le projet de transition vers un « carbon exchange standard » en place des taxes et indulgences que les Etats veulent faire peser sur les citoyens dont le dispositif souffre de grosses carences. Quant à la COP21, déjà négociée et dont l’ambition est remise en fait à de futures négociations, et face aux doutes que de plus en plus de scientifiques émettent sur le graal du thermomètre et des deux degrés, nous y reviendrons en détail de manière rigoureusement scientifique dans  un futur article.


Résumé

Un arbre a des racines de ciel pour fixer le carbone, des racines de terre pour s’irriguer de l’eau du sol et du sous-sol. Le réchauffement climatique profiterait à la photosynthèse si, à due concurrence du carbone naturel ou excédentaire, elle trouvait l’eau qui lui est nécessaire pour maintenir l’équilibre entre eau et dérivés du carbone, lequel caractérise tout système vivant. Hélas, les pollutions et les usages du sol renforcent l'assèchement climatique. Ce dernier fait du réchauffement climatique un facteur collatéral complémentaire d'assèchement des sols. Nous nous trompons sans doute de priorité ! La quasi exclusivité de la lutte, certes nécessaire, contre le dioxyde de carbone cache la cause essentielle des dommages climatiques. Ceux-ci trouvent leur origine dans les multiples facteurs qui perturbent le cycle de l'eau. Pour résumer, l’eau, en allant trop vite du ciel à la mer, ne joue plus suffisamment son rôle de recyclage et de transformation du carbone en des dérivés utiles à la vie.  Ainsi les terres et les nappes phréatiques s’assèchent et la biodiversité se meurt. Si le climat se refroidissait, ce serait pire encore…

D'ici à la fin du siècle, les forêts tropicales auront été en grande partie détruites : il n'en restera plus qu'un tiers en Amérique du Sud et 30% en Afrique. Quant au nombre d'espèces qu'elles abritent, il sera amputé de 80%. Tel est ce que prédisent les études quantitatives de l'effet des impacts climatiques sur la biodiversité. Progressivement, les observations et les études scientifiques confirment cette donnée de bon sens dont nous nous obstinions  à nier le caractère critique : l'eau est non seulement le premier gaz à effet de serre (60% dans l’atmosphère) mais son cycle, notamment océanique est l'élément essentiel de la régulation. Or nous le connaissons très mal.

L’Europe a récemment lancé un satellite (SMOS) entièrement dédié à la compréhension des mécanismes qui contribuent à vider les nappes phréatiques et à l’assèchement climatique, premier facteur des désordres auxquels s’adapter et à combattre. A défaut de totalement comprendre les mécanismes en jeu, il est possible de les observer et de rassembler progressivement les éléments de ce puzzle climatique. Ces observations ont ainsi très récemment fait apparaître que la plupart des aquifères profonds se tarissaient contrairement à ce qu’on croyait il y a encore peu de temps. Ce tarissement (celui du Murzuq notamment) est à l’origine des inondations du Sud de la France en raison des exploitations pétrolières au Nord de l’Afrique. L’urbanisation mal conçue du Sud de la France transforme un phénomène centennal naturel devenue récurrent en catastrophe.

L'eau quitte les nappes phréatiques et les terres s'appauvrissent sous l'effet de l'urbanisation excessive des zones les plus fertiles comme les plaines ou les deltas, du mitage des campagnes, sous l'effet également des pratiques agricoles comme des déforestations utilitaires ou économiques non compensées par des réseaux de captation des eaux de pluie comme cela avait été le cas avec la déforestation française suite au refroidissement climatique qui a suivi ce qu’on appelle l’optimum du moyen-âge.

 L’initiative prise pour sauver le lac Tchad, à laquelle j’ai participé, fut emblématique de la nécessité d’une écologie mature, loin des raccourcis d'analyse dans lesquels sont souvent entraînés les décideurs face à l’urgence ou confrontés à la pression de la vox populi mondiale. Ainsi, la raréfaction des ressources en eau en Afrique a précédé le réchauffement, désormais, elle l'accompagne. Quand le réchauffement survient - parce qu'il survient -, elle l'amplifie.

 La France elle-même comme une grande partie des pays européens a hérité d'une tradition agricole et forestière relativement favorable dans la mesure où la déforestation de la fin du moyen-âge réalisée en compensation du refroidissement et de la perte de productivité agricole n’avait pas complètement esquivé le risque d’assèchement. Mais avec la perte du lien territorial est venu l'oubli progressif de ces traditions bénéfiques. De sorte qu’aujourd’hui, le constat est accablant : seuls 3% des eaux de pluie sont utilisés. Voilà qui justifie l’acte de résistance de certains vrais écologistes qui proposent de restaurer, quitte à les moderniser et à les adapter, les pratiques dites de bief utiles au mariage retrouvé de l’eau et de la terre. Faute de quoi, nos territoires pourraient également connaître les problèmes graves dont d’autres subissent déjà les conséquences.

La toundra, la taïga et l’assèchement climatique

Les transformations de la couverture végétale de ces régions sont caractéristiques. Outre les quatre millions de personne qui y vivent, ces régions qui s’étendent de l’océan Arctique jusqu’à la chaîne Brooks, vivent des modifications impactant globalement l’équilibre de l’écosystème terre. La fonte du pergélisol, ce sol gelé en permanence, libère moins de méthane qu’on ne pensait.  Cette font fait partie d’une guerre du climat. Ces régions reverdissent tandis que d’autres s’assèchent. Il est désormais établi que ce n’est ni l’augmentation de la teneur en dioxyde de carbone qui a plutôt suivi que précédé ces grands épisodes, ni la seule intervention de phénomènes anormaux ou répétés d’ordre météoritique, qui ont provoqué les grandes extinctions mais la libération d’une « fontaine de méthane » dans les régions de la Toundra.  Là encore, comme dans de nombreux lieux, ces désordres ou modifications entraînent ou accentuent les variations climatiques des autres régions du monde et notamment le réchauffement que nous observons depuis la fin du petit âge glaciaire intervenu vers 1860 dans ces régions. Ce pourquoi les courbes commencent toujours à cette date de manière à amplifier l’idée d’une catastrophe annncée.

La fertilisation et le réchauffement du sol accélère la croissance des arbustes au détriment des plantes non ligneuses, ce qui contribue dès lors à augmenter la capacité des écosystèmes intermédiaires à stocker le carbone de l’atmosphère dès lors que cette végétation trouve dans le sol ou les nappes de quoi se nourrir en eau, le comburant ou le dual du carbone contenu dans le CO2.  Tel est bien ce qui est observable suite au réchauffement naturel intervenu à la fin du 19ème puis au 20ème siècle.     La comparaison de documents anciens avec des relevés satellitaires ne laisse aucun doute.  Cet écosystème relève d’une complexité dont aucun modèle thermodynamique ne peut actuellement rendre compte.

Cette région, 5% des terres émergées du globale, ressemble à une sorte de peluche spongieuse où l’eau a priori ne manquait pas pour faire jouer à plein le levier de la photosynthèse à la sortie du petit refroidissement qui a marqué la sortie du moyen-âge jusqu’au milieu de l’ère industrielle. Celle-ci a sauvé les européens des grandes débâcles où le léger refroidissement avait commencé de nous plonger. Des arbustes se sont ainsi établis sur plus de 200 000 kilomètres carrés en Alaska, échappant provisoirement en raison de la nature du sol à l’assèchement général. Ce phénomène  n’a rien d’étonnant. Il n’y a aucune relation automatique entre réchauffement, perte de biodiversité et désordres climatiques dommageables pour l’homme. Ainsi, les pollens retrouvés dans les carottes sédimentaires, montrent que les arbustes avaient envahi la toundra lors du dernier épisode de grand réchauffement climatique naturel comparable, voire légèrement supérieur, au réchauffement actuel, intervenu il y a un peu plus de 8000 ans.

Mais qu’en est-il de la Toundra située hors de l’Alaska et dans les forêts de la Taïga ?

Si comme lors de cet optimum qui a vu sans doute l’agriculture naître comme un art grâce à la prodigalité paradisiaque de la nature aux bienfaits enfin accessible sur place, les forêts se déplacent vers le Nord en altitude. Mais, actuellement, contrairement à ce qui a pu se produire lors de l’optimum précédent, les forêts perdent en biomasse totale. Leur perte de productivité peut s’observer à l’œil des satellites qui les suivent car elles brunissent progressivement. A l’ouest de l’Alaska, l’humidité est plus grande, les nappes sont intactes : les arbres poussent plus vite avec la chaleur. Mais à l’Est, devenu plus sec, les peuplements d’arbres dépérissent. Il est assez aisé d’en conclure que l’assèchement des sols est le premier responsable de la dégradation des écosystèmes. Le cycle qui s’enclenche a tout du cercle vicieux : le dépérissement de la population arborée représente non seulement une perte de la capacité de stockage du carbone du CO2 et sans doute un phénomène de déstockage mais surtout une diminution drastique de la réserve d’eau que cette population représente. La proportion eau-composés carbonés étant du même ordre, en première approximation, dans tous les systèmes vivants, soit de deux à trois molécules d’eau pour une molécule intégrant un élément carbone, l’effet atmosphérique qui résulte est un effet asséchant puisque dans l’air cette proportion, éminemment plus variable, s’établira en moyenne à 20 pour une ! Et donc, d’assèchements locaux en assèchement régional,  des réchauffements s’ensuivent, s’ajoutant à la tendance naturelle au réchauffement observé depuis 1860.  Ainsi, le réchauffement subséquent augmentera la fréquence et l’intensité des feux de forêts ou l’invasion des aires concernées par de nouvelles espèces telles que les insectes notamment.  En Alaska, les grands  feux ont ainsi doublé de fréquence. Des spécialistes estiment qu’un insecte (Dendrotonus rufipennis) a pu ravager 500 000 hectares de forêt en 30 ans. Si la forêt se déplace, voire s’étend, elle s’assèche et risque à terme de se transformer en prairie, voire en toundra laquelle évolue vers la forêt en retour.

Ces cycles sont très mal connus. Cet assèchement est lié à une part de plus en plus importante de l’eau dans l’atmosphère au lieu qu’elle se trouve dans la biosphère intermédiaire. Tant que l’eau de la toundra n’est pas asséchée, elle réagit en compensant en tout ou partie les émissions de méthane par le pergélisol. Mais ces évolutions contribuent par des mécanismes liés à la loi d’affinité entre CO2 et H2O à faire fondre  la glace de mer dans l’Arctique bien plus vite qu’aucun modèle thermodynamique n’a plus le prévoir. Deux fois plus vite !  Les mêmes modèles, ceux utilisés par l’IPCC, prévoyaient qu’il faudrait encore 150 ans pour que la toundra soit recouverte d’arbustes sous l’effet du réchauffement. Il est clair que cela irait beaucoup plus vite si l’eau du sol le permet et si l’assèchement prenant le dessus, les feux n’emportent pas les forêts naissantes. Eau des sols et des nappes d’une part, feux d’autre part sont les deux paramètres principaux. Tout risque d’aller beaucoup plus vite. Une plus grande quantité  d’eau dans l’atmosphère multiplie la fréquence de la foudre et des incendies paradoxalement. Cela augmente aussi la couverture neigeuse et contrairement à l’idée reçue le réchauffement. Aucun effet rétroactif n’est indépendant de l’autre et les effets consolidés sont difficiles à prévoir.  Les modèles informatiques ne peuvent actuellement répondre aux questions multiples que pose la complexité des paramètres en cause.  Il faut donc s’y atteler mais en se rappelant que des phénomènes comme les incendies participent également à l’adaptation de la nature aux changements des conditions du milieu ! Ils accélèrent la transformation et, toute chose égale par ailleurs, peuvent également rendre service.

Encore une fois, cette zone géographique illustre bien le combat actuel entre l’assèchement d’une part et les zones contenant encore de l’eau, la nature passant en quelque sorte la main aux zones où les racines du ciel qui mangent le carbone puissent rencontrer les racines du sol qui puisent l’eau du sol et des nappes, quitte à faire temporairement une croix sur une grande partie des espèces vivantes comme ce fut le cas lors des grandes extinctions qui virent la terre s’assécher, brûler et se replier sur ces zones libérant ainsi la fontaine de méthane de la toundra, danger mortel pour l’homme, et modulant les éruptions volcaniques comme des études viennent de le démontrer. 

Car, cet assèchement touche bien d’autres zones. La recrudescence des feux de forêts de cet été en a été la triste illustration. La forêt russe occupe 47% du territoire. Cette « mer sans fin » a enregistré en 2010 près de 30 000 incendies. La chaleur de l’été 2010 a porté en fait un phénomène déjà en place jusqu’aux portes des zones habitées impactant sous le feu des médias plus de 11 millions d’hectares contre 15 millions dans le silence de 2009 ! En Russie, la combustion spontanée des tourbières sous l’effet de l’assèchement est la première coupable.  Leurs gaz s’enflamment et se propagent aux forêts voisines. Avec la foudre et la désorganisation de la gestion des forêts russes après les années 2000, le phénomène est amplifié comme le signe indiscutable qu’un assèchement climatique global est en cours.

Assèchement des nappes et subsidence des deltas

 L'opportunité de construire des digues pour se protéger contre la mer est revenue en débat à la suite de la tempête Xinthia. Récemment, le gouvernement coréen inaugurait la plus longue digue du monde, un projet pharaonique qui a autant pour objet de gagner des terres sur la mer que de se préserver de l'enfoncement des terres. Les écologistes coréens dénoncent ce projet comme gravement dommageable pour le futur de l'environnement. De telles digues bouleversent définitivement l'écosystème sans en recréer un qui soit viable selon tous les critères envisageables. A la différence de ceux que "nos" ingénieurs avaient créés dans le haut Moyen-âge.

Ce débat s'invitait également par la petite porte lors des affrontements organisés pour diverses émissions télévisées sur les priorités de la lutte contre les désordres climatiques. Pour bien des scientifiques, l'enfoncement des terres constitue une priorité sans doute supérieure à celle de la montée du niveau de la mer. Certes, l'autorité du Giec n'ignore pas que les plaques des estuaires s'enfoncent lentement et mais elle suggère que ce phénomène est inéluctable et donc non comparable avec la responsabilité anthropique provoquant la montée du niveau de la mer. Au-delà du fait que le raccourcissement du cycle de l’eau contribue à l’élévation du niveau des océans, qu'en est-il en fait ?

Sur ce point, surprise, les scientifiques viennent de balayer les ordres de priorité.
Les deltas prennent l'eau. L'homme les fait couler. Le niveau de la mer monte, certes. Selon l’ONU, d'ici la fin du siècle, 150 millions de personnes devront migrer du fait du réchauffement de la planète, dont une grande partie en raison de la montée du niveau océanique. La montée du niveau de la mer a commencé dès la sortie du petit âge glaciaire, en 1860, ce qui représente de 10 à 20 cm au cours du 20ème, et une hausse supplémentaire de 9 cm à 88 cm d'ici à 2100 en raison de l'expansion du volume des océans et de l’apport de la fonte des glaciers.

Cette montée, déjà prévue par les légendes mayas au début du 15ème siècle, est un fait incontestable. Quelque 150 millions de personnes, cela est important !
Mais cette alerte cache que plus d'un demi-milliard de personnes vivent déjà sur les 5% de surfaces continentales qui s'abaissent progressivement. L'urbanisation croissante des zones autrefois fertiles où s'agglutine la population des grandes mégalopoles ne fait qu'amplifier le problème. Or, si des débats ont lieu sur la cause de l’augmentation du niveau des mers, l'activité humaine est bien la principale responsable, laquelle fait couler ces terres gagnées sur la mer par le dépôt naturel des sédiments charriés par les fleuves. Les ingénieurs hollandais savent depuis le 12ème siècle que les terres gagnées sur la mer tant par l'homme que par la nature doivent être préservées en eau et en alluvion fertile. 

Aussi, qu'il s'agisse des deltas du Nil, du Gange ou même du Rhône, les scientifiques nous alertent sur l'urgence qu'il y a à prendre en compte la priorité de ce danger. Il n’est de chaîne qui ne parle de la possible submersion de la Camargue comme conséquence possible de la montée du niveau de la mer. Certes le soleil se lève mais c’est la terre qui tourne. En Camargue comme dans la vallée du Pô sur les bords de laquelle Venise s’enfonce pour les mêmes raisons qu’on cache, les alluvions manquent, les aquifères moyens se tarissent et les terres s’enfoncent. Alors, oui, on voit la mer monter…

A la tête de ce mouvement James Syvitski, géologue de renom de l'Université du Colorado a pointé les menaces sur la carte du monde. Aucun continent n'est épargné. Les terres des deltas ont été gagnées sur la mer au fil des millénaires notamment depuis le réchauffement paléolithique qui a vu les premiers hommes de "culture" s'installer auprès des grandes vallées fertiles, le Tibre, le Nil, le Gange et l'Euphrate d’où l'agriculture se serait répandue à un rythme que certains ont calculé être de 5km par an à partir de Jéricho, au 7ème ou 6ème millénaire avant J.C. Grâce à la chaleur et à l'eau, l'homme trouvait enfin sa nourriture sans avoir à se déplacer. Ce fut le jardin d'Eden avant la chute... des températures. Chute toute relative d’ailleurs.

Les villes, la culture, la civilisation, tout est né de cette conjonction. Et voilà que nous en détruisons les facteurs tout en pointant unilatéralement d'autres responsabilités pour mieux nous détourner des vrais problèmes. Les sédiments charriés par les fleuves depuis cette époque sont en effet menacés de perdre pied. L’équipe de géologues américains, anglais et japonais réunie autour de James Syvitski a démontré que sur les 33 grands deltas du monde, seuls 5 peuvent encore résister à la guerre d'usure que la mer leur a engagée. 

Or, environ un demi-milliard d’habitants vivent sur ces terres naturellement propices à l'agriculture. Elles ne représentent que 5% des terres émergées.  Est-ce la mer qui monte comme il est le plus souvent laissé entendre ? Non ! Le danger ne vient ni de l'océan ni du réchauffement en général, elle vient de la terre ferme et des hommes.

L'étude montre en effet que les deltas s'enfoncent bien plus vite que la mer ne monte !
 Si la mer continue de monter de 2 à 3 millimètres par an en moyenne, certains deltas s'affaissent de plusieurs centimètres par an. Ainsi pour le Mississipi, le Niger...

Pourquoi ? L'activité humaine est cette fois sans équivoque pointée comme la responsable qui perturbe la dynamique naturelle des deltas. La domestication des fleuves par les barrages et les digues a permis de réduire les crues, évitant d'inonder les habitations trop proches. Les quantités de sédiments parvenant dans les deltas ont été réduites d'autant. Ainsi, le maintien comme la construction des deltas a été altérée. Mais surtout, le pompage des réserves souterraines d'eau, de gaz ou de pétrole a accéléré la compaction des terrains sous leur poids comme sous le poids des infrastructures non naturelles. 

L'impact est inscrit en toute évidence dans la topographie des lieux confirmant des évolutions connues. Ainsi, le delta du Pô s'est affaissé en un siècle de près de 4 mètres suite à l'extraction du gaz naturel, responsable pour 80% selon les estimations. Il apparaît que 33 000 km2 de ces 30 deltas sont déjà sous le niveau des mers. Ils ne sont plus protégés que par des barrières naturelles ou artificielles comme à La Faute sur mer. Les études, souvent, ne prennent pas en compte ces enfoncements progressifs : les dunes et les digues, autrefois protectrices ou cédant partiellement sous l'effet d'épisodes de type centennal, sont désormais prêtes à céder à la première grande marée, à la première grande tempête...

Une surface grande comme la Belgique est prête à partir avec une population trois fois supérieure. Est-il possible d'empêcher durablement la mer d'envahir ces zones ? Est-ce simplement souhaitable ?
Plus du double de ces terres (70 000 km2) sont en situation d'être temporairement inondées en cas de tempête. En mai 2008, le cyclone Nargis frappait la Birmanie tuant au passage 138 000 personnes dans le delta de l'Irrawaddy, situées jusqu'à un niveau de 6 mètres ! Sans création de polders ou de digues, comme en Corée du Sud, l'érosion côtière se trouve accélérée et la ligne de côte recule, même sans envahissement des eaux. Ainsi, la limite littorale du Rhône a reculé de 4 mètres par an entre 1945 et 1985 !

Deux attitudes sont possibles, radicalement opposées : la fuite en avant par les digues, le respect des écosystèmes. Le choix est politique. Aux Etats-Unis les autorités envisagent de restaurer la dynamique naturelle pour "endiguer" la menace plutôt que les eaux. Cela implique paradoxalement de faire sauter les digues sur le Mississipi pour réalimenter la côte en sédiments. Cela représenterait 2000 km2 de terrains créés ou recréés mais il faudra attendre un siècle dans le temps où 4000 km2 continueraient de disparaître en raison des erreurs passées ! Décision difficile dont les auteurs ne verront pas les résultats !

Mais au-delà des mesures spécifiques à chaque delta,  la priorité est de drastiquement de réduire la pression sur les ressources souterraines et notamment les nappes phréatiques. Si, d'après cette étude, un delta réagit en quelques années seulement à l'arrêt des prélèvements, eau et hydrocarbures, le mal est fait : la compaction dues aux prélèvements antérieurs ne peut totalement s'arrêter. Il faudrait récupérer les eaux de pluie en milieu urbain et imperméabiliser pour réalimenter progressivement les nappes et sans doute bannir toute nouvelle construction dans les terres arables des deltas. Une proposition inacceptable pour ceux qui voient dans ces mesures une diversion inutile dans la lutte contre les émissions de CO2 !

Depuis la mise en service du barrage d'Assouan (en 1970) qui a obligé à transporter les témoignages de l'intelligence antique de l'alliance entre l'homme et la nature, la quantité de sédiments transportés par le Nil a été réduite de 98% ! Le peu qui subsiste se perd dans des eaux d'irrigation artificielle. Seuls deux des 16 bras du Nil ont subsisté. La compaction est de 5mm par an. 50 millions de personnes occupent le centre du delta avec l'essentiel de la production agricole du pays. 10000km2 sont directement menacés à une altitude de moins de deux mètres dont la moitié est déjà au dessous du niveau des eaux. Ni Dieu ni Moïse ne sont plus là pour écarter les eaux et sauver les nouveaux hébreux d'une possible catastrophe qui s'ajoutera à la crise de l'eau et de l'agriculture dans un espace à la démographie galopante. Partout dans le monde, du fleuve jaune qui se jette à la mer à une altitude de 35 mètres en raison d’un phénomène symétrique, l’assèchement climatique est à l’œuvre emportant tout une série de désordre et de risques tant globaux que locaux.

Une perturbation globale du cycle de l’eau

Partout dans le monde où la forêt est exploitée sans discernement, les terres alentour s'appauvrissent et s'assèchent, que la mainmise sur les forêts viennent de la pauvreté des populations agricoles comme en Afrique ou des milieux d'affaires proches du pouvoir comme en Russie, en Amérique centrale, voire en Indonésie et en Chine. Le mitage de régions autrefois couvertes par la forêt, non seulement multiplie les risques de départs de feu mais modifie les écosystèmes au point de provoquer l'épuisement plus rapide l'été des nappes phréatiques, ce qui facilite par exemple les feux des tourbes et augmente le réchauffement estival. Comme en Afrique, contrairement à l’idée reçue, le réchauffement suit plus souvent qu'il ne précède l'assèchement des terres.

Dans le même temps, en Chine, près de 1.500 personnes ont été tuées cette année dans des glissements de terrain et les inondations causées par plusieurs mois de pluies torrentielles. L'une des causes de cette perturbation du cycle des moussons en Asie semble être une répercussion du phénomène La Nina, qui refroidit naturellement la région pacifique. Les pluies torrentielles ont fait 1600 morts et 14 millions de sinistrés lors des inondations au Pakistan. Les coulées de boue ont tué plus de 1100 personnes dans le Gangsu (Chine), et près de 200 en Inde, dans la région himalayenne du Ladakh.

Excessives en Asie, les précipitations ont fait cruellement défaut à la Russie ou à l’Afrique. Les phénomènes d'inondation et de sécheresse sont liés, évidemment ! Trop d'eau, manque d'eau : les deux phénomènes sont étroitement liés.

Les désordres du cycle de l'eau aboutissent à ce que l'eau n'est plus retenue par les cultures et les nappes phréatiques. Une molécule de CO2 par exemple retient en moyenne 10 molécules H2O dans l'atmosphère. Le déboisement aboutit à une augmentation de l’eau atmosphérique et à une diminution de l’eau associée au carbone dans la biosphère.

Du coup, le cycle se raccourcit, il y a beaucoup plus d'eau dans les nuages de certaines régions, tandis que les nappes des autres s'assèchent. Les pluies délavent les sols, l'eau va à la mer dont le niveau se relève en proportion. Rappelons une fois encore que lors du dernier réchauffement amorçant l'optimum de l'interglaciaire -  jusqu'à il y a un peu plus de 8000 ans -, les déserts ont régressé et non pas  progressé ! Les aller et retour incessants du lac Tchad illustrent à quel point la question du réchauffement ou du refroidissement ne constituent qu’un des éléments de l’équation complexe des écosystèmes. Le problème n'est donc pas dans le réchauffement lui-même mais dans l'appauvrissement de la couche intermédiaire de stockage du carbone. Le réchauffement, lui-même amplifié par l'assèchement, peut contribuer à emballer ce phénomène et à  multiplier les évènements extrêmes comme c’est le cas dans les régions qui ne bénéficient pas d’un stock d’eau suffisant au contraire d’une toundra qui renaît en recyclant l’eau venue de la fonte du pergélisol.

L’eau en s’évaporant depuis des sols aux sous-sols humides ou d’une flore alimentée en eau par ses racines contribue à un cycle naturel. Ses molécules s’associent en effet à des molécules de CO2 relativement plus chaudes que celles auxquelles elle est associée dans son milieu de provenance : terre, sable, mer, glace des montagnes ou des pôles, flore. Ce faisant elle puise une énergie qui refroidit par convection. Ainsi on entoure un récipient d’une serviette humide pour en refroidir le contenu. Les pieds refroidissent dans le sable de la plage. De toute antiquité les limonadiers savaient faire du froid par ce procédé qui a permis à la cour de Louis XIV de déguster des glaces en plein été.  Ainsi le cycle de l’eau contribue autant à refroidir les sols qu’il ne développe l’effet de serre. En effet, le CO2, gaz trace qui n’a fait que diminuer dramatiquement depuis le début du paradis sur Terre, ne fait pas effet de serre : ce sont les molécules d’eau qu’il attire quand il est plus chaud qui y font office. Le Giec appelle cela « la rétroaction ». Une manière de masquer la réalité au profit d’un discours qu’il faut bien qualifier de religieux. Or quand le cycle de l’eau s’interrompt parce que les aquifères, puis de proche en proche, les nappes phréatiques puis la terre elle-même (cf. Rabi) s’assèchent, l’évaporation naturelle s’interrompt, l’osmose moléculaire se renverse et… le réchauffement se produit, les déserts avancent avec tout le cortège de désolations climatiques qui accompagnent ce « renversement » contre-nature.

Le CO2 n’agit que par la poussée accélératrice qu’il imprime à ce mouvement. Dix années de crise ont suffi à ralentir non pas les émissions, mais l’accélération. Cela a suffi à ralentir significativement l’emballement annoncé du thermomètre. En 2014, la pseudo-moyenne de la température terrestre battait un apparent record : 14°59, soit une progression d’un demi degré par rapport au précédent de 1995 ! Or quand il fait plus chaud lors d’une canicule, le thermomètre bat des records d’une autre nature. Il n’y a aucun rapport entre la réalité des désordres climatiques locaux et la moyenne que constitue le nouveau graal universel.  Il faut réguler les émissions de CO2 mais d’abord dénoncer le catastrophisme qui n’a d’autre conséquence que de permettre aux lobbies de gérer la rente du fossile.

Ces évènements décrètent donc de nouvelles urgences dans les réponses collectives face aux évolutions du climat, relatives tant à l'adaptation qu'aux facteurs perturbant le cycle de l'eau. Des urgences que la COP21 déjà négociée ne prend pas en compte. Il devient nécessaire de récupérer par tous les moyens à la disposition des hommes l’eau du ciel, ralentir son rejet à la mer, la réinjecter dans les sols et les nappes : voilà sans doute une des premières priorités pour réduire vraiment les désordres climatiques, y compris et surtout localement et régionalement. Nous ne sommes pas condamnés à subir une nouvelle faute originelle. Car, le paradoxe, comme l’histoire de l’humanité l’a montré, est que l’assèchement climatique serait plus dramatique encore s’il s’accompagnait d’un refroidissement, comme cela a été le cas à partir de la moitié du 14ème siècle par exemple avec son cortège de famines et de morts sans fin qui ont donné son image si sombre au moyen-âge finissant. Compter ce qu’une activité économique ou personnel implique de quotités d’eau pris au sol, aux nappes et aux plantes pour un usage et un rejet immédiat dans les rivières, les fleuves et la mer, voilà une priorité du développement durable au moins aussi élevée que la comptabilisation du contenu carbone comme, à sa façon, l’a si bien plaidé Eric Orsenna dans un livre remarquable.

Osons ? Oui ! Osons la vérité au-delà les grandes messes.

Patrice Hernu
Novembre 2015

A suivre…

Une initiation universaliste aux cultures et aux valeurs sociétales, scientifiques et ethiques

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