Cercle Inter Universitaire
 

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SALUONS L'ACCORD DE LA COP21,
MAIS GARDONS LES YEUX GRAND OUVERTS
CAR TOUT RESTE A FAIRE...

Par Patrice Hernu

Il ne faut pas bouder l’issue de la 21ème conférence des parties. Orchestrée de main de maître pour ce qu’elle devait paraître, il reste que l'accord :
- ne couvre pas l'ensemble des vrais problèmes ;
- n'est pas vraiment contraignant ;
- renvoie à plus tard les vraies décisions ;
- et propose un objectif qui est d'ores et déjà intenable avec les mesures mises en route si les modèles du GIEC étaient exacts.

Il ne couvre pas l’ensemble des vrais problèmes.

La Révolution dans les énergies renouvelables et les conditions de la mise en œuvre des transitions énergétiques sont les grandes silencieuses de l’accord. Tandis qu’il n’a pas été possible d’acter un agenda réel de sortie du fossile, à l’inverse des discours officiels, il est difficile de ne pas mettre en parallèle deux faits. La nouvelle baisse du cours du baril du pétrole qui sonne comme la réponse des pays pétroliers à la COP21. Elle gèle tout espoir de rentabilité des investissements dans les énergies nouvelles, sauf à les subventionner lourdement grâce à des taxes diverses dont justement la COP21 s’est faite l’écho. Or les énergies renouvelables ne font même pas l’objet d’un article dans le texte. Elles sont seulement évoquées dans le préambule de la "Décision de la COP" au même titre que les droits et devoirs d’une charte qui pourrait constituer le préambule d’un improbable  gouvernement mondial qui, en la forme onusienne, n’est sans doute pas souhaitable. Elles sont pourtant au cœur de nombreux engagements oraux pris par les États et les entreprises, en amont de la COP21, mais surtout pendant (Initiative africaine pour l’énergie renouvelable, Alliance Internationale pour le solaire, etc.)

Le plus décevant réside sans doute dans la non prise en compte :

-       De l’assèchement climatique qui déclenche sécheresses ici, perturbations du cycle de l’eau partout et déluges là  (cf. mon article publié sur ce sujet dans la dernière lettre de la CIU) ;

-       Des océans, malgré une seule mention dans le préambule de l'accord, de ce deuxième poumon de la Terre, qui absorbe environ un quart des émissions annuelles de dioxyde de carbone : il ne fait pas l'objet du même intérêt que les forêts, qui lui-même est mal compris ;

-       De la référence aux transports aérien et maritime.

-       Enfin, des énergies fossiles, la seule référence du texte suggérant de créer un outil tel le «prix du carbone », sans préciser lequel ou en orientant des mécanismes (taxes, quotas) dont l’inefficacité et même le caractère pervers ont pourtant été largement démontrés notamment en Europe qui s’en fait pourtant la propagandiste contre son propre intérêt d’ailleurs

Le prix du carbone

Ce prix du carbone était déjà prévu en 1997 par le protocole de Kyoto. Aujourd’hui, tout reste à faire. Rappelons que Jacques Delors avait proposé dans son « Plan blanc » d’instaurer une taxe sur la valeur ajoutée carbone que les règles du commerce international (OMI) rendaient licites. L’Allemagne et les anti-nucléaires s’y opposèrent violemment car il favorisait le nucléaire. L’Allemagne proposait alors un mécanisme proche imposant le fossile et l’énergie à 50-50, de manière à décourager le fossile autant qu’à encourager les économies d’énergie. En effet, la chaîne de production de l’énergie rendent en fait indémêlables ces deux aspects malgré les calculs d’alambic (et biaisés) du carbone incorporé dans chaque produit.  Ce fut la France qui s’y opposa. D’où le système actuel.


Responsable un  temps des indicateurs de développement  à l’Insee pour le compte de l’ONU, j’avais alors milité en tant qu’ingénieur statisticien pour que l’Insee et Eurostat mettent en place de vraies comptabilités nationales (et au-dessus européenne) du carbone et au-delà de toutes les matières « critiques » du développement. La sanction fut rapide ; aujourd’hui, les grands écologistes français dirigent les sociétés de green-washing du CAC40 en produisant pour la RSE et leur image des indicateurs intéressants mais inaptes à fonder une stratégie politique territoriale.

 

L’Europe en est venue à des taxes et à un système de quota que l’accord de la COP21 n’ose même pas proposer clairement. En effet, la fiscalité est un domaine souverain. Il appartient aux Etats de mettre en place des dispositifs de tarification du carbone. Prévu en 1997 par le protocole de Kyoto et initié il y a dix ans en Europe, le marché du carbone, mal calibré, s’est soldé par un échec. Pourtant faute d’imagination, on persévère !

Seule une réforme monétaire internationale pourrait donner un prix du carbone en régulant le fossile comme on régule la monnaie, en achetant la production excédentaire des pays pétroliers sous forme de certificats annexés aux monnaies de réserve. Ce système, outre qu’il intègrerait la valeur carbone dans une sorte de Carbon Exchange Standard, éviterait le dumping du prix du baril, garantirait une rentabilité à terme des investissements dans de « vraies » EnR, et permettrait de négocier la sortie du carbone avec les pays pétroliers en leur garantissant le cours de ces certificats.

Mais le mécanisme de la COP21 est « hors sol », en dehors des réalités économiques tout en subissant de plein fouet les manœuvres des grands lobbies qui ne voient dans le graal du CO2 que le moyen de gérer la rente du carbone.

Les vraies décisions, la contrainte et le suivi sont renvoyés à plus tard. Cela a été suffisamment commenté et même cyniquement présenté comme un progrès ! L’accord sera régulièrement révisé mais pas avant 2020. L’accent est donc mis sur les droits et les devoirs de l’humanité, les droits renvoyant aux devoirs et réciproquement, sans que les voies de mise en œuvre d’une gouvernance réaliste ne soit à aucun moment évoquée.

L’objectif de limiter le réchauffement à moins de 2°, en fait à 1°5 comme il est suggéré par les éléments de discours qui accompagnent l’accord, sont clairement inatteignables au regard des modèles validés par le GIEC (IPCC) et donc la COP21.

Evitons toutefois de crier à l’imposture. D’autant que fort heureusement, ou malheureusement, ces modèles sont en partie erronées,  et les élites informées le savent.


Rappelons brièvement que :
- ce n'est pas le niveau du CO2 qui est directement contributif au réchauffement, mais sa folle  variation (+2.5% en moyenne par an), laquelle est  également à l’origine principale de l’acidification des océans ;
-enfin l'assèchement des terres contribue tout autant aux désordres climatiques qui seraient tout aussi importants sinon plus dévastateurs encore sans le réchauffement proprement dit.

Aussi bien les responsables politiques sous l’effet d’une diplomatie tant inspirée par la fameuse méthode de procrastination qui caractérise la France depuis 10 ans et plus, à son paroxysme actuellement, a considéré que seule la volonté politique affichée comptait pour enclencher le mouvement. D’où le poids donné au préambule, aux éléments de discours, à une charte de l’humanité, aux vœux et aux appels à la piété des gouvernants, des entreprises et des citoyens.

Derrière le rituel de la peut-être nécessaire imprécation, le calcul manifeste l’espoir d’une prise de conscience si généralisée qu’elle emporterait tout ; est-il gagnant ?

Le pari de la COP21 est très incertain. Un objectif intenable ?

Certains évoquent même le risque d'un Munich. Le risque d'un accord en trompe-l’œil existe. Pourquoi ?

Supposons d’abord que les modèles validés par l’IPCC (GIEC), lesquels sous-tendent les sessions successives de la Conférence des Parties (COP), sont exacts.

Dans ce cas, le non-dit est terrible ! Tous les experts de ces modèles, curieusement priés de poser les sourdines sur leurs habituelles trompettes de Jéricho, savent et expliquent que la simple baisse de nos rejets de CO2 ne suffira pas à sauver le climat. « La possibilité d’une réduction suffisamment rapide des émissions à l’échelle mondiale est quasiment nulle. On a trop attendu » (Olivier Boucher, directeur de recherche au laboratoire de recherche de météorologie dynamique). Il n’y aurait bientôt plus d’autres choix que de retirer de très grandes quantités de CO2 de l’atmosphère. Voilà où nous mènent les discours qui semblent en surface le condamner : ils mènent au recours à la géo-ingénierie !

Les climatologues, le plus souvent sincères, font mine d’avoir horreur de ces techniques, fort nombreuses, proposées par tous les apprentis sorciers impatients de refroidir la planète à coups de projets déments qui vont, eux, réellement perturber le fonctionnement intime des cycles climatiques. Ils en ont horreur comme ils avaient affiché leur horreur du fossile tout en contribuant à la gestion de sa rente, notamment en condamnant le nucléaire sans discernement. Mais là encore, s’ils ont raison, tout y conduit malgré leurs protestations.

De nombreux projets sont déjà prêts. Il est ainsi proposé :

-       de replanter 200.000 km2 de forêts tropicales, sans avoir compris que cela est un danger, une bombe à retardement, sans ré infiltration des nappes phréatiques ;

-       de consacrer 550 millions d’hectares à l’industrie des biocarburants en séquestrant le CO2 issu de la combustion au fond des océans ou dans des fosses géologiques ;

-       dans la même veine, de carboniser 14 milliards de tonnes de biomasse ;

-       à l’imitation de la nature, de déverser 17 milliards de tonnes de chaux vive dans l’océan sans voir que la flotte maritime mondiale ne suffirait pas à épandre les volumes nécessaires ;

-       ou de réduire en poudre 40 milliards de tonnes de roches à l’instar de la dissolution intervenant très lentement à l’échelle géologique, celle qui un jour fera que la flore et la faune manqueront de CO2 au point que toute vie risque alors de disparaître…

Si l’on relit attentivement l’accord, on voit poindre en filigrane l’influence de lobbies en faveur de solutions de géo-ingénierie malgré la condamnation, une condamnation en fait absente de l’accord comme elle est absente des multiples déclarations des droits et devoirs, comme est absente la fin du droit minier, ici et au-delà (Lune) car il garantit aux grandes sociétés la possibilité, un jour, de mettre en œuvre de telles solutions.

Comment le non-dit fonctionne-t-il ?

Les modèles du GIEC sont unanimes : l’atmosphère ne peut plus accueillir que 1200 milliards de tonnes de CO2 supplémentaires. Au-delà le dépassement des 2° serait certain. Que dire de 1,5° !  En clair, au rythme actuel d’augmentation de 40 milliards par an, il ne resterait donc que 30 ans au plus, après quoi l’humanité ne devrait non plus  seulement émettre le moindre gramme de CO2 (et de gaz à effet de serre comme le méthane des bovins) mais elle devrait en soustraire.

Or les émissions n’ont cessé de croître (2,5% annuel) depuis 2010 après une pause. Respecter l’objectif affiché par la COP21 exigerait, aux termes de ces modèles,  une  réduction immédiate de 5%, ceci pendant plusieurs décennies. Un aspect du dernier rapport du GIEC n’a pas fait l’objet d’une grande publicité : sur les 116 scénarios permettant de ne pas dépasser 2°, 101 font un appel massif à des émissions négatives, c’est-à-dire à de la géo-ingénierie. Ainsi comme j’avais pu écrire que le Protocole de Kyoto contenait le non-dit de la gestion de la rente du fossile, dont le président Pachauri discrètement exfiltré avant la COP21 fut un tenant finalement bien gênant, nous pouvons affirmer que sous couvert d’objectifs humanistes apparemment généreux et ambitieux, l’accord de la COP21 est le faux nez des lobbies qui veulent désormais s’arroger la gestion du vivant à l’échelle globale.

« Même dans le meilleur des scénarios, honnêtement quasi infaisable, il faudra selon les modèles du GIEC pomper au minimum 3 ou 4 milliards de tonnes de CO2 par an pendant au moins dix ans. Dans une hypothèse beaucoup moins favorable, une baisse de 1% des émissions à partir de 2030 seulement, on aurait besoin de capturer quelque 40 milliards de tonnes de CO2 chaque année, un chiffre considérable comparé aux émissions actuelles. » (Thomas Gasser spécialiste des cycles du carbone – Institut Pierre-Simon Laplace)

Ambition délirante : l’océan n’absorbe qu’une dizaine de milliards de tonnes de CO2 par an !

La violence du constat qu’après coup s’apprêtent à exhiber les experts au service des lobbies a échappé aux politiques qui font mine de négocier dans une ambiance citoyenne et se drapent comme les montagnards de la Terreur dans le drapeau de la nouvelle humanité ! La géo-ingénierie signe la fuite en avant d’un système incapable de se remettre en cause. Pourtant, si l’on parvenait par la géo-ingénierie à retirer suffisamment de CO2 (les 101 scénarios) ou à provoquer suffisamment de conflits ou de restrictions de croissance (les 15 « autres » scénarios) pour stopper net l’extraction du fossile que du coup bradent les pays qui les exploitent pendant qu’il en est encore temps, rien ne serait réglé des vrais problèmes : assèchement, pollutions, acidification, changements climatiques, car s’ils interagissent avec le réchauffement – qui le nie ! – ils ne s’arrêteront pas avec un éventuel et relatif refroidissement. Cela risque en fait d’être pire encore.

Or la COP 21 ne sera effective qu’en 2020.  Le vrai prochain rendez-vous d’une ampleur comparable se tiendra en 2025. Mais le GIEC a prévenu : en 2018 il sera trop tard. En clair, si ses modèles sont « avérés », alors l’accord de Paris est au mieux un échec, au pire une redoutable imposture.

Mais sont-ils exacts ?
Force est de considérer l’autre hypothèse.

Si l'on prenait en compte les « sans doute vraies causes » des désordres climatiques cette fois à la lumière des thèses concurrentes, on en déduirait deux éléments :
- il faut agir plus vite : non l'eau n'est pas une rétroaction comme le dit le GIEC : c'est un mécanisme à court et moyen terme de base ;
- à l'inverse, on peut attendre une vraie stabilisation beaucoup plus rapide que celle prédite ; faire des prédictions à 50 ans ou un siècle n'est peut-être qu'une manière de prendre son temps en donnant l'impression de s'occuper « urgemment du long terme ».

C'est le nec plus ultra du green washing doctrinal.

Nous reviendrons ultérieurement sur le débat des modèles. Cet article n’a d’autre but que de montrer à quel point ce débat est politiquement central. Car si les cycles sont commandés par les variations et non par les niveaux (et par d’autres facteurs difficiles à développer dans le cadre de ce seul article), il faut une autre gouvernance du climat ; il faut une autre stratégie.

Pour ma part, l’espoir est réel que les non-dits du climat ne sont qu’une mise en scène au profit d’intérêts privés sous couvert de citoyenneté et d’une société civile qu’on sait parfaitement impuissante et qu’on invoque donc sans crainte. 1990 : les émissions annuelles étaient de 36 milliards de tonnes. En 2030, elles seront de 54 milliards de tonnes si les engagements déposés sur la table de la COP21 sont respectés. Une augmentation dramatique si la variation est le principal facteur. Un niveau irrémédiable si l’on suit le GIEC sur sa théorie, qui demeure non totalement validée quoiqu’on dise officiellement. Mais en 2010, la crise a momentanément fait baisser le niveau à 47 milliards de tonnes. Cette diminution relative a provoqué une stabilisation provisoire des désordres et des températures. Le fameux débat sur la pause s’est conclu par une sorte de match nul. Cette stabilisation, le bureau du GIEC s’était employée à la nier car elle signe un espoir : ralentir le rythme des émissions, les baisser sans recours à des solutions démentes, cela peut enrayer une dérive implacable qui trouve ses origines dans d’autres causes que les seules émissions.

Faut-il dans ces conditions vilipender cet accord ou le saluer comme l’ont fait, parfois à leur corps défendant, les ONG qui en avaient pourtant pertinemment, et de manières diverses, critiqué les fondements ?

On ne peut brûler ses drapeaux même si l'on sait que la troupe et l'intendance sont sous une mauvaise gouvernance. Cet accord n'est qu'une déclaration de principe insuffisante, bourrée de défauts mais elle peut créer une pression éthique sur les acteurs, y compris sur le GIEC. Celui-ci est désormais acculer à la vérité : réviser sa copie ou expliquer comment on concilie ses modèles avec l'objectif de 1.5° !

L'heure de l'écologie réaliste post munichoise a peut-être sonné. Et il appartient à des femmes et des hommes désintéressés de chercher enfin la vérité dans l'action et le bien commun. Il ne faut jamais tuer l'espérance. Mais il faut garder les yeux ouverts. La CIU peut y contribuer à sa façon comme bien d’autres à la condition de ne pas se bercer de déclarations de principe mais en cherchant la vérité avec de vrais scientifiques, une vérité intransigeante, parfois violente, pour préparer le monde de demain dans le réalisme, et non avec les mythes du messianisme global des deux siècles passés.

Patrice Hernu
14 décembre 2015

A suivre…

Une initiation universaliste aux cultures et aux valeurs sociétales, scientifiques et ethiques

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